Non, Québec, exploiter des forêts intactes n’est pas une solution aux changements climatiques
L’industrie forestière colporte une pseudo-science égoïste et sans fondement, et le gouvernement du Québec devrait être plus intelligent que d’y adhérer.
Le Québec a adopté une nouvelle forme de dénégation climatique. Il ne s’agit pas de nier que les changements climatiques sont en train de se produire - c’est assez difficile à cacher au Canada où les températures augmentent deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Il s’agit plutôt de nier ce que la science propose comme solutions pour y mettre fin et de nier que le statu quo doit changer. La science montre clairement que, pour éviter un changement climatique catastrophique, nous devons mettre un frein à la disparition des forêts. Mais pour une raison ou pour une autre, malgré toutes les données scientifiques démontrant la nécessité de protéger les poumons de la terre, le Québec a annoncé qu’il cherchera à accroître l’exploitation forestière comme solution climatique. Ce faisant, il renonce à la science et alimente un discours dangereux qui pourrait avoir des ramifications mondiales.
Cette semaine, quelques jours seulement après que 500 000 personnes eurent défilé à Montréal pour réclamer des mesures climatiques, le ministre des Forêts, Pierre Dufour, a vanté le fait que couper plus d’arbres serait une solution pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. En fait, a-t-il dit, le Québec augmentera la quantité de bois récolté, ouvrira davantage la forêt à l’exploitation forestière et augmentera les incitatifs gouvernementaux, au nom des changements climatiques. Si cela semble contre-intuitif, vous avez raison d’être sceptique. Le discours selon lequel l’exploitation forestière peut être une solution climatique n’est pas nouveau, surtout au Canada, où l’industrie coupe à blanc plus d’un million d’acres de forêt boréale chaque année. C’est le message que l’industrie forestière au Canada développe depuis de nombreuses années pour s’assurer que, même si le monde prenait au sérieux la lutte contre les changements climatiques, l’exploitation de nos forêts intactes restantes semblerait faire partie de la solution. L’argument est double : Premièrement, les jeunes forêts sont plus aptes à absorber le carbone de l’atmosphère. Deuxièmement, tous les produits de l’exploitation forestière, appelés produits ligneux récoltés (PLR), continueront à stocker du carbone pendant des années à venir.
En ce qui concerne le premier argument, la science montre que les vieux arbres captent de plus en plus de carbone à mesure qu’ils vieillissent. Et dans la forêt boréale, il ne s’agit pas seulement des arbres puisque plus de 90 % du carbone de la forêt est séquestré dans les sols plutôt que dans la végétation. Lorsque la forêt est exploitée, ce carbone est alors libéré dans l’atmosphère. Étant donné que la forêt boréale canadienne emmagasine près de deux fois plus de carbone que les réserves mondiales combinées de pétrole, les conséquences du rejet de ce carbone sont graves. De plus, dans la forêt boréale, les arbres mettent des années à repousser. Il peut s’écouler jusqu’à 60 ans avant qu’une forêt ne séquestre suffisamment de carbone pour compenser tout le carbone qui a été émis lorsqu’elle a été exploitée pour la première fois, ce qui dépasse le moment que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a fixé comme étant le moment où le monde devait mettre fin à une hausse catastrophique des températures. Et cette estimation est prudente, en supposant que la forêt redeviendra ce qu’elle était auparavant. Les études montrent de plus en plus que ce n’est pas le cas.
Concernant les PLR, il est vrai qu’il y a du carbone piégé dans la bibliothèque Ikea de votre salon. Mais ce n’est qu’une fraction du carbone perdu entre sa vie dans une forêt et celle dans votre maison. En fait, entre la biomasse laissée sur le sol forestier et le carbone perdu pendant la fabrication, elle ne contient qu’environ 30 % du carbone qu’elle avait à l’origine. Et c’est dans le meilleur des cas, lorsqu’un arbre devient quelque chose d’un peu plus permanent comme une étagère en bois. En fait, pour cette raison, des études que le bois n’est peut-être même pas meilleur pour le climat que le béton. Mais les arbres de la forêt boréale ne deviennent pas seulement des étagères. Ils deviennent aussi des produits jetables comme le papier hygiénique, les essuie-tout et le papier journal. Ceux-ci sont ensuite envoyés au site d’enfouissement ou à l’installation septique, où le carbone qu’ils avaient encore est rapidement perdu.
L’annonce du Québec s’inscrit dans la foulée du Sommet action climat des Nations Unies, où les dirigeants du monde entier se sont réunis la semaine dernière pour discuter des moyens d’accroître leurs ambitions dans le cadre de l’Accord de Paris de 2015 pour éviter des changements climatiques catastrophiques. Lors du Sommet mondial sur l’action pour le climat qui s’est tenu l’année dernière à San Francisco, les forêts ont été qualifiées de « solution oubliée » au changement climatique. Mais cette année, l’inquiétude grandissante au sujet de l’état des incendies de forêts au Brésil et en Alaska et les nouvelles révélations sur l’état des forêts du monde et leur rôle dans la crise climatique ont pesé sur les discussions, comme la fumée épaisse sur le couvert forestier amazonien. Greta Thunberg a fait appel aux médias sociaux pour encourager l’adoption de solutions fondées sur la nature. La nécessité de protéger nos forêts est évidente.
L’industrie forestière colporte une pseudo-science intéressée et non soutenue, et le gouvernement du Québec devrait faire preuve de discernement plutôt que de s’y rallier. D’ailleurs, aucune de ces discussions sur le carbone ne tient compte du fait que les forêts intactes résistent mieux aux changements climatiques, à l’énorme perte de biodiversité qui découle de l’exploitation forestière, ou aux conséquences de l’exploitation forestière sur les modes de vie des peuples autochtones. Face à la double crise du climat et de la biodiversité, la science est très claire : nous devons protéger les forêts intactes qu’il nous reste. L’exploitation des forêts intactes n’est une solution pour rien d’autre que l’industrie.